
ISAAC, LE RIEUR
par Mary Phil Korsak
Un homme, nommé Isaac, voit la mort
qui s'approche à grands pas. Conscient qu'il va bientôt apparaître
devant le tribunal suprême, il réfléchit à la préparation
de sa défense. Quelles questions va-t-on lui poser? Comment y répondra-t-il?
Il fait le bilan de sa vie, en essayant de prévoir les questions multiples
et complexes qui, pour en peser le bien et le mal, mettront chaque détail
de son vécu en évidence. Son heure arrive. Un ange le présente
devant le tribunal. Isaac est conscient d'un regard plein de compassion. Ou
est-ce de la sympathie? L'histoire le dira. Il entend une question, une seule:
"Quel est ton nom?" Réponse: "Isaac!" Deuxième
et ultime question: "Et as-tu été Isaac?"
Cette petite scène de source rabbinique,
racontée à ma façon, est simple et d'une sagesse profonde.
Elle a sa valeur intrinsèque mais elle sert aussi comme introduction
à cette réflexion sur l'identité d'un autre Isaac, fils
d'Abraham et père de Jacob, dont l'histoire se trouve aux chapitres
18; 21; 22; 24-28 du livre de la Genèse.
Pour certains, l'Isaac de la Genèse
évoquerait d'abord la victime consentante du chapitre 22, où
Abraham ligature son fils en vue de son immolation. Pour d'autres, Isaac serait
le patriarche le plus effacé de la grande lignée qui va d`Abraham
à Joseph. Un troisième aspect de ce personnage est mis en avant
dans cette étude, celui que suggère le nom Isaac, dont la racine
hébraïque est tsahaq, qui veut dire "Il rit". Dans le
livre de la Genèse, les noms attribués à des personnages
importants sont significatifs. Le nom reflète les circonstances de
naissance, le caractère de la personne, son destin, etc. Un exemple
connu est celui d'Abraham, qui veut dire "Père d'une Multitude"
(17,5). La question posée ici est donc la suivante: l'histoire d'Isaac
justifie-t-elle le nom qu'il a reçu? Pour y répondre, nous allons
parcourir les versets qui reprennent le verbe tsahaq, "il rit".
La traduction de référence est
celle de Louis Segond. Cette traduction ne met pas nécessairement le
sens étymologique des mots en valeur. Or, il est évident que
les Hébreux associaient yts'haq (Isaac) et tsahaq,
"il rit", grâce à leur racine commune. C'est pourquoi,
pour mieux faire ressortir le thème du "rire", certaines
modifications, qui rapprochent le texte français de l'original hébreu,
sont introduites dans les citations. Ainsi, par exemple, le nom yts'haq
est traduit par "Le Rieur". Neuf autres mots de la racine tsahaq,
"il rit", se trouvent dans le texte hébreu, aux chapitres
17, 18, 21 et 26. De ces neuf dérivations, il y en a une, au verset
26,8, qui n'est pas transmise par Segond: elle est restituée . Tout
changement apporté au texte de Segond est imprimé en italiques.
Un premier rire éclate au chapitre 17,
quand Dieu annonce qu'un fils naîtra à Abraham, malgré
son grand âge et l'âge avancé de Sara, sa femme:
Abraham tomba sur sa face; il rit, et dit en son cœur:
Naîtrait-il un fils à un homme de cent ans? et Sara, âgée
de quatre-vingt-dix ans, enfanterait-elle? (17,17).
Or, selon le rythme de la phrase hébraïque, un vav, "et",
relie de façon étroite "Abraham tomba sur sa face"
et "il rit". En plus, la parole d'Abraham est entrecoupée.
Abraham tomba sur
sa face et rit, et il dit en son cœur: Naîtrait-il un fils a un
homme de cent ans? et Sara... âgée de quatre-vingt-dix ans, enfanterait-elle?
(17,17).
Ces légères modifications suggèrent une réaction
plutôt clownesque de la part d'Abraham. Le futur père s'esclaffe:
il tombe à terre en riant. Il s'interrompt. Peut-être à
cause de son fou rire?
Deux versets plus loin, Dieu participe au rire d'Abraham, en précisant
le nom de l'enfant:
et tu l'appelleras du nom Le Rieur (17,19b).
Au chapitre 18, une deuxième annonce
est faite à Abraham. L'âge du couple est à nouveau souligné.
Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge;
et Sara ne pouvait plus espérer d'avoir des enfants (18,11).
Face à cette situation invraisemblable, Sara se montre aussi rieuse
que son mari:
Elle rit en elle-même, en disant: Maintenant que je suis
vieille, aurai-je encore des désirs? Mon seigneur aussi est vieux (18,12).
Toutefois, son rire à elle Dieu ne le partage pas:
L'Eternel dit à Abraham:
Pourquoi donc Sara a-t-elle ri, en disant: Est-ce que vraiment j'aurais un
enfant, moi qui suis vieille? (18,13).
Sara mentit, en disant: Je n'ai pas ri. Car elle eut peur. Mais il dit: Au
contraire, tu as ri (18,15).
Les rires qui accompagnent la promesse de conception sont suivis par d'autres
à la naissance d'Isaac:
Abraham donna le nom Le Rieur au
fils qui lui était né, que Sara lui avait enfanté (21,3);
Et Sara dit: Dieu a fait de moi un objet de risée; quiconque l'apprendra
rira de moi (21,6).
Au verset 21,6, Segond traduit la préposition hébraïque
le par "de": Sara est "un objet de risée"; "quiconque
l'apprendra rira de moi". On comprend que Sara manifeste un certain dépit
devant sa situation. Le texte hébreu peut, toutefois, être compris
autrement: le accompagne le datif et se traduit par "pour":
Sara dit: Dieu a fait du rire pour moi; quiconque l'apprendra rira pour moi
(21,6).
Cette variante présente une Sara pleinement heureuse de son état.
La validité de la traduction est confirmée par un argument contextuel:
dans la Genèse, la naissance est une occasion de bonheur, de fierté
et de félicitations (chapitre 30). La version de Segond diminue la
joie de Sara.
Les rires qui accueillent la conception et
la naissance d'Isaac suffisent pour expliquer le nom donné. Toutefois,
le verbe "rire" revient encore deux fois, aux versets 21,9 et 26,8.
Revoyons ces deux rires. Le premier est celui d'Ismaël, appelé
dans la citation "le fils qu'Agar l'Egyptienne avait enfanté à
Abraham".
L'enfant grandit et fut sevré; et Abraham fit un grand
festin le jour ou Le Rieur fut sevré. Sara vit rire le fils qu'Agar
l'Egyptienne avait enfanté à Abraham; et elle dit à Abraham:
Chasse cette servante et son fils, car le fils de cette servante n'héritera
pas avec mon fils, avec Le Rieur (21, 8-10).
Il est clair que le rire d'Ismaël est mal venu: qui d'autre aurait le
droit de rire sinon "Le Rieur", dont le nom encadre l'incident?
En fait, le rire d'Ismaël, en attirant l'attention de Sara, lui rappelle
que son fils à elle a tous les droits face au fils de la concubine.
La colère de Sara est troublante pour le lecteur moderne mais elle
se fonde sur les lois de l'époque au Proche Orient, qui assuraient
tous les droits à l'épouse légitime et aucun à
la concubine (cf. Le Code d'Hammourabi, article 146). Cette coutume est confirmée
dans le texte de la Genèse: au verset 16,9 on apprend qu'Agar doit
se soumettre à Sara. Or, au contraire, Agar manifeste du mépris
pour sa maîtresse à cause de sa stérilité (16,5).
Le second rire est celui d'Isaac, devenu adulte.
A l'occasion d'une famine, Isaac se rend à Guérar, auprès
d'Abimelec, roi des Philistins. La beauté de sa femme, Rebecca, y excite
de la convoitise. Craignant pour sa propre vie, Isaac présente Rebecca
comme sa sœur. Abimelec, en observant le comportement du couple par la
fenêtre, apprend la vérité:
Comme son séjour se prolongeait, il arriva qu'Abimelec,
roi des Philistins, regardant par la fenêtre, vit Isaac qui plaisantait
avec Rebecca, sa femme (26,8).
Reprenons ce même verset, en respectant le sens étymologique
des mots:
Comme son séjour se prolongeait, il arriva qu'Abimelec,
roi des Philistins, regardant par la fenêtre, vit Le Rieur qui riait
avec Rebecca, sa femme (26,8).
Après les rires de son entourage, voici enfin "Le Rieur"
qui "rit" lui-même. Ce rire est important. Pourtant, rares
sont les versions qui transmettent le verbe hébraïque ici de façon
littérale. Bien des commentateurs des textes bibliques voient dans
ce verbe un euphémisme pour le jeu sexuel. (J'espère, toutefois,
que le rire n'en est pas exclu d'office!). En tout état de cause, le
comportement d'Isaac révèle à Abimelec que Rebecca est
sa femme (26,9), avec les conséquences qui s'ensuivent: reconnaissance
et protection du couple par le roi (26,11) et prospérité d'Isaac
(26,12-14).
Avec les cinq mentions du nom Yts'haq, "le
Rieur", et neuf dérivations de la racine tsahaq, "il rit",
quatorze évocations du rire sont donc référées
dans les versets cités ci-dessus à propos d'Isaac. Par contre,
dans tout le livre de la Genèse, si l'on en exclut l'histoire d'Isaac,
on ne trouve que trois dérivations de tsahaq (aux versets 19,14; 39,14.17).
Ce phénomène n'est pas unique. Il s'agit, en hébreu,
d'un procédé littéraire: un mot est répété
dans une histoire particulière; ce mot est un mot-clef. Clef d'abord
pour le raconteur: aide-mémoire et point de repère. Clef aussi
pour le lecteur: nous allons voir maintenant comment l'utiliser. Tant de rires
dans ce texte invitent à rire avec les personnages. Ainsi disposé,
le lecteur est prêt à discerner des rires dans les chapitres
sur Isaac, même là où le mot "rire" n'est pas
explicité. On peut supposer, par exemple, que les rires et les larmes
d'Isaac et d'Abraham se mêlent lorsque le père, ayant compris
qu'il ne doit pas tuer son fils, délie les liens du "Rieur",
au chapitre 22. Le texte n'en parle pas mais tout le chapitre baigne dans
une émotion d'autant plus forte qu'elle n'est point exprimée.
Ou encore, "le Rieur", accueille-t-il Rebecca ne fut-ce qu'avec
un sourire, après qu'elle ait parcouru de longs kilomètres à
dos de chameau pour être sienne? (24,67). Les deux cas cités,
toutefois, ne présentent que des suppositions qui font appel à
l'imagination et non à des arguments exégétiques. A la
recherche du rire, relisons donc un autre chapitre, le chapitre 27, qui raconte
comment Isaac bénit ses deux fils. En voici d'abord la lecture courante.
Rebecca veut dévier vers Jacob, le fils
cadet, la bénédiction d'Isaac, qui revient de droit à
Esaü, le fils aîné ("droit d'aînesse").
Isaac est vieux, quasi aveugle. Sachant qu'il va mourir, il demande à
Esaü de lui apporter du gibier et d'en faire un plat. Il promet de donner
sa bénédiction à Esaü, après qu'il en aura
mangé. Rebecca, ayant entendu, incite Jacob à rapporter des
chevreaux du troupeau, se hâte de les préparer, déguise
Jacob en Esaü et l'envoie auprès du père avant qu'Esaü
ne revienne de la chasse. Isaac est trompé: il donne sa bénédiction
à Jacob. Esaü revient mais trop tard: il a perdu la bénédiction.
Cette lecture, est-elle suffisante? Faut-il la nuancer? Une constatation en
tout cas, elle ne prête pas spécialement à rire.
Or, l'on discerne de l'humour chez l'auteur
de cet épisode, d'abord dans la façon de présenter la
famille: le père a son fils préféré, la mère
a son fils préféré. Ce favoritisme est clairement exprimé
en hébreu, où le signe de l'adjectif possessif masculin est
différent du signe de l'adjectif possessif féminin. La langue
française ne distingue pas entre les deux signes, d'où une petite
insistance apportée au texte de Segond:
Rebecca écouta ce que
Le Rieur disait à Esaü, son fils à lui (27,5).
Puis Rebecca dit à Jacob, son fils à
elle (27,6).
Le penchant des parents, suggéré ici avec finesse et ironie,
annonce le drame familial qui se noue. La suite pousse l'humour plus loin:
l'histoire frôle la farce. Pour que Jacob, qui est sans poil, ressemble
à son frère velu, Rebecca lui couvre les mains et le cou de
la peau des chevreaux, fraîchement tués! Isaac sera-t-il dupe
du tour que Rebecca lui joue? La nature grossière de la tromperie permet
d'en douter. Le doute est prolongé par les questions réitérées
d'Isaac. Il interroge: "qui es-tu, mon fils?" (27,18), et encore:
"Eh quoi! tu en as déjà trouvé, mon fils!"
(27,20), et puis: "Approche donc, et que je te touche, mon fils, pour
savoir si tu es mon fils Esaü, ou non" (27,21). Finalement sa constatation,
"La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaü"
(27,22) est une constatation de l'impossible, de l'absurde. Il est bien possible
que les auditeurs hébreux se tordaient de rire, en l'entendant. La
perplexité d'Isaac est à son comble et l'auteur d'entretenir
le doute, en poursuivant: "il ne le reconnut pas" (27,23), tout
en mettant à nouveau une question dans la bouche d'Isaac: "C'est
toi qui es mon fils Esaü?" (27,24). La bénédiction
qu'Isaac confère ensuite à Jacob semble conclure, puisqu'elle
tranche en faveur de Jacob, en lui accordant le "droit d'aînesse":
Sois
le maître de tes frères
Et que les fils de ta mère se prosternent
devant toi (27,29)
Néanmoins, la question rebondit. En
donnant le droit d'aînesse à Jacob, Isaac est-il réellement
dupé par Rebecca ou fait-il semblant de l'être? La première
lecture évoquée ci-dessus comprend qu'il est réellement
dupe. Une lecture humoristique permet au doute de subsister. Encore faut-il
discerner la pensée secrète d'Isaac. Pour ce faire, revoyons
le texte des deux bénédictions.
Voici le texte de la bénédiction donnée à Jacob:
Que Dieu te donne de la rosée
du ciel
Et de la graisse de la terre,
Du blé et du vin en abondance!
Que des peuples te soient soumis,
Et que des nations se prosternent devant toi!
Sois le maître de tes frères,
Et que les fils de ta mère se prosternent
devant toi!
Maudit soit quiconque te maudira,
Et béni soit quiconque te bénira
(27,27-29).
En résumé, Jacob sera prospère, il sera chef de peuples
et maître de la famille. La bénédiction renverse ainsi
la situation courante, puisque Jacob, le plus jeune, reçoit ainsi le
droit d'aînesse qui revient à Esaü, l'aîné.
Suit la bénédiction accordée à Esaü:
Ta demeure sera privée
de la graisse de la terre
Et de la rosée du ciel, d'en haut.
Tu vivras de ton épée,
Et tu seras asservi à ton frère;
Mais en errant librement çà et
là
Tu briseras son joug de dessus ton cou (27,39-40).
La version de Segond accentue la différence entre les deux bénédictions.
Contrairement à Jacob, Esaü ne sera point prospère. La
privation, qui est son lot, colore la lecture de ce qui suit: on retient surtout
la servitude d'Esaü, puis sa révolte. Toutefois, le texte hébreu
peut se lire autrement. Tout dépend de l'interprétation de la
préposition hébraïque, min, dont un des sens secondaires
est "loin de" ("privée de" selon Segond) mais dont
le sens premier est "de". Quand min est traduit par "de"
le texte se lit: "Ta demeure sera de la graisse de la terre...".
On comprend dans ce cas qu'Esaü sera prospère comme Jacob. La
suite de la bénédiction est d'ailleurs colorée par une
note d'espérance: Esaü, guerrier, se libérera de sa servitude.
En somme, s'il a perdu le droit d'aînesse, Esaü reçoit néanmoins
les bontés du père. Cette deuxième interprétation
est aussi, sinon plus fidèle, au texte hébreu (voir le sens
de min, ci-dessus). En plus, elle se justifie par analogie. Dans un contexte
comparable, celui des deux fils, Isaac et Ismaël, le plus jeune, qui
hérite de la promesse faite à Abraham, est privilégié
par rapport à l'aîné, mais l'aîné aussi est
comblé de bienfaits (17,19-20). En conclusion, la différence
entre les deux bénédictions n'est pas bien grande, même
si le droit d'aînesse passe de l'aîné au plus jeune. Les
bénédictions ne révèlent rien de marquant dans
l'attitude d'Isaac envers ses fils. La piste suivie mène à un
cul-de-sac. Retenons, néanmoins, l'élément de contraste,
qui est fondamental. Ne l'ayant pas trouvé dans l'attitude du père,
poursuivons la recherche en examinant le comportement des deux fils.
Comment Jacob, agit-il? Il se prête à
l'intrique de sa mère. En plus, il met le doigt sur une faille dans
le projet maternel: son père aveugle risque de le reconnaître
au toucher (27,12). Une solution à ce problème étant
trouvée, il marche à fond dans la duperie: il se laisse déguiser
et apporte à son père le mets désiré (27,14 ss).
Il ment sans vergogne, en parant les questions du père avec ses réponses
hardies (27,19.20.24). Plus encore, il renchérit sur le projet initial,
en y ajoutant une initiative personnelle: il sert du vin avec le faux plat
de gibier; "Jacob le servit, et il mangea; il lui apporta aussi du vin,
et il but" (27,25). Serait-ce pour mieux brouiller l'esprit du vieillard?
L'audace de Jacob est couronnée de succès: il obtient la bénédiction
convoitée (27,27-29). Et le lecteur? Complice, puisque averti au départ,
il est libre de jouir des tromperies de Jacob. Examinons maintenant le deuxième
volet du tableau. Quand un fils sort, l'autre entre (27,30). Esaü apporte
le mets promis à son père et répète presque mot
à mot les paroles de Jacob (27,31: 27,19). Sa réponse à
son père est la même que celle de Jacob: "Je suis ton fils
aîné, Esaü" (27,32): Jacob avait dit, "je suis
Esaü, ton fils aîné" (27,19). Seulement - et le lecteur
le sait - Esaü dit la vérité, là où Jacob
avait menti. Quand Esaü apprend la tricherie de son frère, il
pleure et se lamente, il rechigne contre son frère et plaide auprès
du père pour qu'il lui accorde, à lui aussi, une bénédiction
(27,34-38). Son comportement mièvre contraste avec la roublardise et
l'ambition de Jacob. Et la complicité du lecteur? L'élément
comique assuré par le contraste entre les deux comportements l'empêche
d'accorder sa sympathie à Esaü.
L'analyse du comportement des fils apporte-elle
des éclaircissements à la pensée d'Isaac? A ce stade-ci
de l'argument, rappelons que, si Rebecca est préoccupée par
le droit d'aînesse, Isaac devant la mort porte une autre responsabilité
plus grande, celle de transmettre à un de ses deux fils la promesse
faite à Abraham (17,4-8) et dont il a lui-même hérité
(17,19). Or, si pour Abraham il est clair qu'Isaac et non Ismaël est
l'enfant de la promesse, puisqu'il reçoit des informations divines
en direct (17,21; 21,12), pour Isaac le choix entre ses deux fils n'est pas
évident. En l'absence d'instructions du ciel, il doit trouver lui-même
un critère de jugement. Apparemment la situation créée
par Rebecca le plonge dans la perplexité: "La voix est la voix
de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaü" (27,22). L'analyse
ci-dessus a souligné la nature absurde de cette phrase. L'argumentation
présente veut suggérer qu'elle marque un tournant dans l'attitude
d'Isaac. Lui, que Rebecca et Jacob veulent duper, fait semblant d'être
dupe pour contourner leur complot et l'utiliser à ses propres fins.
Ainsi, il lance un défi silencieux aux deux conspirateurs: "Rira
bien qui rira le dernier"! Isaac profite de la situation pour observer
et juger ses deux fils. Ainsi saura-t-il lequel des deux doit hériter
de la promesse. Dans une famille de tricheurs, comprenant Rebecca, Jacob et
Isaac lui-même, Jacob, l'ambitieux, le bluffeur, le hardi, sera jugé
plus digne (mais est-ce bien le mot?) que son frère plutôt apathique.
La confirmation de cette thèse se trouve au chapitre 28. Au moment
où Jacob quitte sa famille pour échapper à la vengeance
d'Esaü, Isaac, sans raison apparente, sans justification aucune, appelle
sur lui la promesse faite à Abraham:
Que le Dieu tout-puissant te bénisse, te rende fécond
et te multiplie, afin que tu deviennes une multitude de peuples! Qu'il te
donne la bénédiction d'Abraham, à toi et à ta
postérité avec toi, afin que tu possèdes le pays où
tu habites comme étranger, et qu'il a donné à Abraham
(28,3-4).
Le père, qui au début du chapitre 27 montre une nette préférence
pour son aîné, le défavorise une deuxième fois
au bénéfice du plus jeune: Esaü a perdu le droit d'aînesse;
la promesse, héritage des patriarches, lui échappe aussi.
Cette étude a mis l'accent sur l'importance
du rire dans l'histoire d'Isaac, d'abord en rappelant le sens du nom lui-même,
traduit par "Le Rieur", ensuite en récapitulant les rires
de l'entourage d'Isaac au moment de sa conception, de sa naissance, et pendant
son enfance. L'examen des versets spécifiques a relevé un seul
rire propre à Isaac, pendant sa vie adulte (26,8). Un seul rire, suffit-il
pour justifier le nom du "Rieur" devant le tribunal de Dieu? Une
certaine inquiétude à cet égard m'a poussée à
chercher plus loin, à vouloir discerner des rires non explicites dans
le texte, notamment au chapitre 27 où l'ironie de l'auteur, le rocambolesque
du drame et la duplicité du héros suggèrent des rires
cachés.
L'histoire rabbinique, racontée au début
de cette étude, souligne l'importance pour chacun, au courant de sa
vie, de devenir pleinement lui-même. Grâce à l'analyse
des textes, la question: "As-tu été Isaac?" s'est
enrichie d'un sens particulier. On peut maintenant la formuler ainsi: "Toi,
le Rieur, as-tu ri?". Cette recherche a aussi attiré l'attention
sur le rire de Dieu lui-même: Dieu rit avec Abraham (17,19), il ne rit
pas avec Sara (18,15) mais il procure des rires pour elle (21,6). Y a-t-il
un lien entre le nom d'Isaac, le Rieur, et le rire de Dieu? Si nous supposons
que la création reflète le Créateur, Isaac, en riant,
reflète le rire de Dieu. J'imagine Isaac de la Genèse au tribunal
divin: il y a des chances que le regard posé sur lui soit plein de
sympathie. Peut-être perçoit-il même un clin d'œil!
Article publié dans Ad Veritatem, Revue de la faculté
de Théologie Protestante de Bruxelles,
avril, 1997.
Lectures bibliographiques:
A J Bledstein, Binder, Trickster, Heel and Hairy-man:
Rereading Genesis 27 as a Trickster Tale Told by a Woman, A Feminist Companion
to Genesis Sheffield Academic Press, 1993.
M Liebenow, A Theology of Clowning; Is there fun after Paul?
Resource Publications, Inc., 1987.